« C’est le sud, ça pique, c’est violent, sans répit ou presque »


**COMMENT ÇA VA, LA VIE À TERRE ? **
Philippe Legros (Sodebo Ultim 3) : « C’est dur, quand même. On est en direct avec le bateau H24, et c’est très sollicitant. On est au rythme du bateau, donc il n’y a pas de stabilité. Les moments où l’on dort ne sont jamais les mêmes, d’autant qu’il y a une règle, en bateau : les emmerdes arrivent toujours la nuit… et le week-end.
Nicolas Lunven (Maxi Banque Populaire XI) : « On va bien ! C’est moins fatiguant que d’être à la place d’Armel, on n’est que deux avec Marcel (van Triest), mais on n’est ni lassé ni fatigué. Nous travaillons sur le passage du cap Horn, ce qui permet de comprendre pourquoi il n’y a pas de lassitude, on passe du temps à regarder ça.
Erwan Israël (Edmond de Rothschild) : « Nos plans initiaux ont pris un « shoot » avec la pause forcée dans le Pacifique et aux îles Malouines. On sait que la course sera assez longue. Quand on se remémore le passage dans l’Atlantique à l’aller, on se dit que c’était il y a très longtemps. Comme on est en tête, que les éléments sont favorables, ça va bien, et puis on fait des roulements. On est au chaud avec des quarts, on est très loin de vivre ce qu’endure Charles. Mais le rythme est intense parce que nous sommes deux à suivre le bateau, avec un en pause. Le sport ? Il y a un vélo. Je suis plus footing, mais avec la météo et les coups de fatigue, je n’ai pas fait de sport depuis quinze jours. La reprise va être difficile ! Il n’y a que Julien (Villion) qui est sorti deux fois pour faire de la wing.

LE CAP HORN, SATISFACTION OU INQUIÉTUDE ?
Erwan Israël : « On aurait été inquiet si on ne s’était pas arrêté avant. On a eu le choix de continuer dans la baston, mais ça aurait été une bêtise. Comme on a décidé de temporiser avec une pause forcée de 36 heures, finalement, on s’est mis dans des conditions optimales, à l’arrière de la dépression qu’on voulait éviter et à l’avant d’une autre. Sans stress. On était super heureux de passer le Horn pour Charles, qui avait hâte d’en terminer avec le Pacifique. D’un point de vue météo, c’est plus compliqué après le Horn que dans le Pacifique. Pour nous, c’est beaucoup plus de satisfaction.
Nicolas Lunven : « C’est – ce sera – une délivrance pour Armel que de quitter les mers du sud, mais le passage en lui-même est assez étroit entre la zone des glaces et le cap.
Philippe Legros : « Thomas ? Ça va, il y a des hauts, des bas, en fonction du temps de sommeil et du degré de stress à bord. C’est assez lié, quand il y a du soleil, ça va mieux aussi. Il y a forcément l’envie de sortir de cette zone, il y a de l’usure due à cette zone. La porte de sortie, c’est le feu d’artifice du truc, le stress est là tant que la porte n’est pas passée.

RETOUR SUR LA SEMAINE ÉCOULÉE
Nicolas Lunven : « La traversée du Pacifique s’est plutôt bien passée pour Armel, avec cette transition entre l’Indien et le Pacifique par un passage au nord de la Nouvelle-Zélande. L’idée était d’éviter une zone avec plusieurs centres dépressionnaires qui présentaient du vent très fort et mer très formée. Ensuite, le Pacifique s’est passé plutôt sans encombre avec de bonnes conditions de navigation. On a cherché le meilleur compromis pas trop de vent ni de mer, mais sans trop rallonger la route. Sodebo semble dans l’axe d’Armel, plus ou moins, avec la même ambition. Il n’y a pas de souci technique à bord, ce qui est top. L’actualité, c’est le cap Horn.
Quel est le prix du passage par le nord de la Nouvelle-Zélande ? C’est difficile de répondre. On peut quantifier une certaine perte si on se réfère à ce que pourrait dire un logiciel de routage qui, schématiquement, frotte des conditions de vent au potentiel du bateau. Même si tu peux bricoler les données en instillant l’état de la mer, du courant, il y a un grand nombre de paramètres que l’outil ne prend pas : la fatigue du marin, son stress, la dégradation potentielle du bateau. En passant en dessous de la Nouvelle-Zélande, on aurait peut-être mis 8 jours pour arriver au cap Horn ; en passant au-dessus, on aura mis 9 jours. Mais quelles auraient été ses capacités de récupération dans la tempête ? Quels problèmes techniques aurait-il pu rencontrer ? Aurait-il pu réparer tout de suite, alors que, parfois, un problème pas résolu en entraîne d’autres plus cruciaux ? On a préféré continuer sans s’arrêter, avec un bateau parfait état de marche et un marin en grande forme – il est vraiment bien, Armel, là. On en a discuté en équipe, on a pris des décisions de marins. Les bateaux sont magnifiques, les skippers sont des mecs de très haut niveau, mais tu ne dois pas leur faire faire n’importe quoi.
Erwan Israël : « Il y a une semaine, on ralentissait. Ce n’est pas facile de dire au marin qu’il doit ralentir. On a repoussé au moment le plus tard possible, ce qui permettait aussi d’attendre dans moins de vent et moins de mer. Mais c’est un moment où on a pris la peine d’appeler Charles, plutôt que communiquer par messagerie, pour lui expliquer les choses. Il l’a très bien pris parce qu’il n’avait pas vraiment envie d’aller dedans. La proposition l’a bien détendu, on l’a senti souriant. Ça lui a fait du bien mentalement de ne pas aller se confronter à ça et d’en profiter pour se reposer et bricoler. Il savait aussi qu’il avait été « tellement chanceux » avec la météo par rapport à Armel et Thomas, et il a trouvé que c’était presque plus fair-play (de devoir ralentir). Ça nous a amusés.
Cette décision, on était focus dessus depuis quelques jours. On l’a prise avant de savoir que Thomas Coville allait faire escale, même si on se doutait bien qu’il y avait un souci à bord. Il y aurait eu un autre bateau, on se serait accordé pour ralentir à deux. On a décidé de faire route derrière la dépression qui nous aurait fait prisonniers de l’œil du cyclone. Comme elle était violente, on ne voulait pas qu’elle nous roule dessus. Charles a repris avec pas mal de mer et du vent, mais dans des conditions safe. C’était sécurisant pour nous. Notre jeu de toute la fin du Pacifique était du timing par rapport aux deux dépressions avec la nécessité de trouver le bon compromis de vitesse.
Philippe Legros : « C’est le sud, ça pique, c’est violent, sans répit ou presque. Quand Thomas est reparti de Hobart, il a profité d’une micro-fenêtre qu’il fallait impérativement prendre, sous peine de sortir de la course. Tout le monde s’est remis dans le bain très rapidement, avec du vent fort au programme, avec une petite angoisse sur la viabilité des réparations effectuées. On a bien réussi à éviter le point dur de la fenêtre choisie, qui était à la pointe sud de la Nouvelle-Zélande. Dans le Pacifique, contrairement à l’Indien, on a réussi à être plus maîtres de nos trajectoires, en étant plus à l’avant des dépressions qu’à l’arrière. C’est toujours à la limite, mais au final, Thomas a pu tenir des trajectoires plus tendues et plus rapides, dans des vents de 25-30 nœuds et une mer formée. À la longue, ça use le bonhomme et le matériel.
Le bateau, quand il a tous ses moyens, il va bien. Chacun a ses petits soucis, je ne sais pas qui est à 100% - le faut-il seulement ? Dans ces mers-là, toute casse peut être dramatique. Les vitesses étaient stables, accrochées à celles du Maxi Banque Populaire XI, mais les 400 milles en retard rendent à Thomas la vie un peu plus difficile que pour Armel. On est mieux quand on est 200 milles à l’avant du front qu’à 50.
LA SUITE ?
Philippe Legros : « On a une trajectoire qui, en théorie, est belle, efficace, mais qui va être engagée avec un long tribord qui va faire descendre vers le Horn. Il y aura 25 à 30 nœuds, et 4 à 5 mètres de mer. L’approche doit être précautionneuse, car Thomas navigue dans des parages dangereux. Il faut combiner efficacité et navigation de bon marin : quand on s’approche de la terre, ça se complique.
Pour le cap Horn, la fenêtre qui était sympa se durcit. Il va falloir viser un trou de souris avec des contraintes géographiques fortes : la zone de passage est très étroite. À l’est du cap Horn, c’est toujours une zone hyper complexe. Il y a des effets de site monstrueux sur des phénomènes qui n’ont pas connu la terre sur des milliers de kilomètres, avec l’influence des montagnes très hautes, de la banquise, des contrastes de température très forts... et les infos météo de la zone sont plus parcellaires. Ce n’est pas un cap mythique pour rien. L’équipe routage sera bien libérée quand ce sera derrière nous. Il y a la course, oui, mais la sécurité est le premier critère dans ces zones-là.
Si on arrive à rester à portée de fusil dans des systèmes météo identiques, la remontée de l’Atlantique sera plus joueuse. C’est toujours plus facile de manœuvrer dans eaux à 20° degrés et dans 20 nœuds de vent. La prise de risque matérielle, une fois que tu es dans des eaux où tu peux te passer d’un truc cassé ou tu peux être récupéré, ce n’est plus la même histoire. Il y aura plus de presque de risque stratégique… sous réserve qu’il y ait des opportunités ».
Erwan Israël : « La fin du Pacifique a été très lente, l’Atlantique sud s’annonce très moyen, mais ce qui compte, c’est la position aux autres. Charles passe l’anticyclone qui sort de l’Argentine. Le contournement des Malouines a été plus sensible, la dépression s’est réactivée en passant la cordillère des Andes, et avec les glaces à l’est, on ne pouvait pas passer. Du coup, ça nous a obligés à ralentir une nouvelle fois, mercredi, pour laisser passer la dépression. C’est un petit contournement classique, et on va se retrouver au près jusqu’au Brésil et Cabo Frio, auprès de la côte parce qu’il y a des dépressions au large. Peut-être aura-t-il 25-30 nœuds à Cabo Frio avec les effets de site, mais les Ultim marchent très bien au près et ça secoue presque moins qu’au portant. Il y aura du près entre 10 et 25 nœuds, puis Recife. On pourrait être à l’équateur le 15-16 février ».
Nicolas Lunven : « Il y a une problématique de glaces, détectées au-dessus de la zone d’exclusion, plus une météo digne des mers du sud, et il faut jongler avec tout ça. Il va falloir passer dans une zone resserrée avec la cordillère des Andes qui fait compression. Alors, quand il fait mauvais, il fait très mauvais. Il faut trouver les bonnes réponses, il n’y a pas de drame. Le bateau est en bon état, le skipper est super en forme en ce moment. Il voit le bout des mers du sud, le passage du cap se fera sans doute dimanche matin, mais l’approche n’est pas simple. Et, derrière, ça ne sera pas plus simple. Quand tu vas dans ces coins-là, ce n’est pas une promenade de santé ».