Loïck Peyron : « Ce que ces marins font, c’est un exploit »

Alors qu’on a dépassé la moitié du parcours, que t’inspire cette course ?
Il y a eu de belles choses et de la belle bagarre, même si elle a été un peu avortée. Le début était assez excitant malgré les malheurs des autres avec ce duel Tom (Laperche) – Charles (Caudrelier). Ce qui est étonnant, c’est de voir la trajectoire de chacun. Hormis Charles, ils ont tous eu des conditions difficiles, des enchaînements qui n’ont pas favorisé les rapprochements. Les écarts sont considérables mais ce n’est pas surprenant tant les bateaux sont rapides. Le problème de la vitesse, c’est justement la faculté de creuser rapidement des écarts conséquents.
« La chance, c’est parfois l’unique paramètre »
Charles Caudrelier domine la course sans discontinuer depuis le 17 janvier. Est-ce que tu es impressionné par son tour du monde ?
Il a une très bonne maîtrise, beaucoup de talent et de la chance aussi, tout ce qui lui a permis de passer à travers pas mal d’écueils et de creuser une avance considérable. Le fait de s’arrêter ou d’abandonner n’enlève rien aux talents des autres skippers : à ce niveau de la compétition, il n’y a que des bons marins. Mais mécaniquement, les pépins des autres l’ont avantagé. Le binôme qu’il forme avec sa machine est à nul doute l’un des plus aguerris. Charles connaît parfaitement son bateau et il a le luxe, aussi de pouvoir ralentir, de ne pas être au taquet.
Franck Cammas évoquait aussi l’importance de la chance…
Oui, c’est parfois l’unique paramètre, avec les Ofnis en tout cas. Il faut d’ailleurs que les Ofnis aient de la chance, aussi, parce que pour certains il s’agit d’êtres vivants. Mais c’est l’un des paramètres qui est totalement ingérable, l’angoisse première de ces bateaux-là, un impondérable qui fait partie du jeu et qui peut arriver à n’importe quel moment.
« Ce ne sont pas des perdreaux de l’année ! »
Est-ce qu’il y a des trajectoires, des choix tactiques qui t’ont surpris ?
Pour vulgariser, il faut rappeler que lorsqu’une trajectoire est linéaire, ça veut dire que c’est facile à bord. Dès qu’il y a un changement de trajectoire en revanche, ça implique des manœuvres et un engagement physique très éprouvant. Ce qui a été surprenant, c’est le fait de passer au Nord de la Nouvelle-Zélande par Armel Le Cléac’h. Il s’agit d’un choix de raison mais c’est la première fois qu’on voit ça dans un tour du monde ! Ce sont des bateaux tellement rapides qu’ils peuvent se permettre de s’éloigner des conditions les plus dures et surtout de la mer formée pour gagner en sécurité. Par ailleurs, la ZEA est tellement haute que ça limite un peu les données du jeu, ça impose de faire une route plus longue et de gérer parfois des endroits qu’on voudrait éviter. Mais désormais, on ne voit plus d’iceberg : c’était charmant mais ça faisait peur aussi !
Les marins donnent la sensation de plutôt bien résister à la répétition des efforts et à l’engagement nécessaire…
Ce ne sont pas des perdreaux de l’année ! Ils connaissent les routages, les conditions, les prévisions, ils savent quand fournir l’effort et s’y prépare à chaque fois. Sur ces machines, le nerf de la guerre, c’est l’anticipation, surtout dans les moments critiques. De plus, ça reste des bateaux relativement confortables et « safe ». Quand tout va bien dans le Pacifique, il y a du temps pour se reposer ente deux manœuvres… Dommage que la connexion de Starlink (qui permet l’accès à Internet) est mauvaise dans le Sud pour regarder des films !
Tom Laperche (SVR-Lazartigue) est le seul skipper à avoir abandonné… Tu as été impressionné par son début de course ?
On savait déjà que c’était un grand, il l’avait prouvé depuis quelque temps. Il fait partie des étoiles brillantes de ce sport, depuis longtemps déjà et pour longtemps encore. Clairement, Tom est bluffant ! Il a pris le départ avec un bateau mis à l’eau une poignée de jours avant, il est parti pour son premier tour du monde et a maintenu un rythme fabuleux. Et le binôme qu’il forme avec son bateau est impressionnant !
« En France, il y a une tendance à banaliser »
Même si Charles Caudrelier ne bat pas le record autour du monde (pour se faire, il devrait arriver samedi 17 février à 5h48 NDRL), quelle trace laissera sa performance et cette première édition dans la course au large ?
Ce qui est inédit, c’est le fait que ça soit une course, pour la première fois. Pour Charles, la première motivation est d’ailleurs de remporter la course, d’arriver avant le second, pas de battre un record. Par ailleurs, nous faisons face au paradoxe de la normalisation des challenges. Le fait de s’habituer à voir des marins en solitaire autour du monde contribue à atténuer leur performance. Or, ce que ces marins font, c’est un exploit. Très peu de personnes sont capables de mener de si grosses machines en solitaire, autour du monde et à cette vitesse considérable.
Comment contribuer justement à ce que le grand public s’en rende compte ?
C’est toute la problématique de la situation en France où nous avons un public qui est bien nourri d’aventures maritimes depuis un demi-siècle. Il y a une tendance à banaliser. On aime qu’il y ait peu d’écart, qu’il y ait de la bagarre et peut-être que l’on est un peu moins passionné par la gestion pure. Pourtant, ça n’enlève rien aux qualités nécessaires aux marins. Peut-être qu’il faudra plusieurs éditions pour que cette course s’ancre davantage dans les esprits, même si je crois que c’est déjà un succès populaire.
Tu as déjà franchi le cap Horn, comme Armel (Le Cléac’h) et Thomas (Coville) ce weekend. Au-delà du mythe et de l’histoire qui l’entoure, est-ce que l’on ressent quelque chose de particulier à le franchir ?
Oui bien sûr parce que la symbolique est évidente, que l’on s’inscrit dans le sillage de nombreux navires qui nous ont précédés depuis quelques siècles. Il y a une réalité historique et géographique qui fait que ce virage à gauche est à part. Il marque la fin d’un désert maritime, la fin de l’enfer. Même si l’on peut retrouver des conditions très dures dans l’Atlantique Sud, à l’instar de celles qu’a traversé Charles, il y a l’impression de revenir dans un jardin que l’on connaît, de sentir la terre après des semaines au cœur du Pacifique. En somme, on revient un peu à la civilisation.