Caudrelier, la marche de l’empereur

Charles Caudrelier est donc devenu, à 50 ans et un jour de plus, le marin ‘Ultim’, celui qui a résisté et remporté le premier tour du monde en multicoque et en solitaire. Mais avant d’être agile là-bas dans le no man’s land iodée dont il fait partie des rares à en connaître autant les subtilités, c’est d’abord un homme bien dans ses baskets à terre. Il est de ces passionnés qui se savent chanceux d’en vivre. De ceux qui cultivent un lien à part avec la nature. De ceux, aussi, pour qui l’équilibre passe par son cercle proche et ses enfants avant tout. Il leur avait fait une promesse avant le départ : revenir pour profiter ensemble des vacances. Son fils Maxime voulait « partir en trip surf », sa fille Nina un peu moins ; il s’était promis de la convaincre.
Une trajectoire rêvée et iodée
Il y a cette dualité constante chez Charles. D’un côté la carrure imposante, l’impression de solidité, la capacité à s’employer au large pour face à l’adversité, se faire mal, résister, lutter contre la fatalité, s’agacer et pester quand ça ne va pas dans le sens escompté. De l’autre, une douceur dans le regard, dans les mots, dans l’attention aux autres. Compétiteur acharné et personnalité sincère ; solitaire affirmé mais père de famille comblé ; adepte de la haute vitesse en course et exalté par le calme en croisière. D’ailleurs, il assurait récemment qu’il n’était « pas forcément fait pour être marin » : « J’ai le mal de mer, je n’aime pas quand ça bouge et j’aime le calme plat ».
La genèse de sa trajectoire rêvée et iodée, Charles la doit à ses parents : même ceux qui apprivoisent les éléments sont terriblement humains. « Ma mère, la Parisienne pour qui la Bretagne était le bout du monde, a accepté de suivre mon père qui détestait la ville et rêvait de bateau et de chevaux », expliquait-il*. L’enfance s’écrit dans la baie de Port-La-Forêt, là où s’entraînent les grands marins d’alors. Il a le goût du sel et des embruns : plage, planche à voile, pêche… Le bateau paternel lui permet de faire ses premiers bords avant les études à la marine marchande, les premières compétitions et l’occasion de démontrer tout son talent. Souvent, il y a Franck Cammas, Armel Le Cléac’h, Sébastien Josse parmi les compagnons de jeu. Charles impressionne et s’offre la Solitaire du Figaro à 30 ans. À cette course s’ajoutent trois Transat Jacques Vabre, deux Volvo Ocean Race – « une aventure humaine hors du commun » et une Route du Rhum il y a deux ans qui le consacre aux yeux du grand public.

Il a cru en sa bonne étoile
Cette victoire est aussi la démonstration que le développement du Maxi Edmond de Rothschild depuis sa mise à l’eau en 2017 porte ses fruits, malgré la frustration de ne pas être allé au bout des tentatives au Trophée Jules-Verne (2020, 2021). Rien n’est facile pour autant et Charles le sait : la dernière Transat Jacques Vabre, trois mois avant le départ de l’ARKEA-ULTIM CHALLENGE en est l’illustration. Avarie du système de barre, foil endommagé, le skipper s’était transformé en « MacGyver », dixit son coskipper Erwan Israël. « C’est bien de se prendre un retour de bâton. J’ai eu mes galères cette année donc je sais que la roue tourne », s’amusait-il avant le départ à Brest.
Ainsi donc, Charles s’élance en assurant « croire en sa bonne étoile ». Regonflé à bloc, le skipper du Maxi Edmond de Rothschild est dans le coup dès les premières heures de course. Le départ ressemble à un sprint, lui est dans le bon tempo et il s’attache presque à calmer le jeu : « C’est un tour du monde, on n’est pas en mode ‘Route du Rhum’ », confie-t-il après deux jours de course. Quarante-huit heures plus tard, première dépression conséquente à traverser et premiers gros dégâts : une vague provoque une brèche dans le carénage avant tribord.

Le duel, la cavalcade, la prudence
Mais le rythme ne faiblit pas, d’autant que Tom Laperche (SVR-Lazartigue) redouble d’effort. L’intensité est maximale, une Solitaire du Figaro à bord de géants de 32 mètres tout au long de l’Atlantique. Un mano a mano s’engage entre les deux hommes, plus de 20 ans d’écart mais la même capacité à ne rien lâcher en mer. Sauf que Tom est victime d’une collision et que la course s’arrête avant le cap de Bonne-Espérance. La course bascule : l’avance de Charles dépasse déjà les 1000 milles sur ses premiers poursuivants.
C’est le temps de l’Indien, immortalisé dans un ballet d’albatros depuis un bateau de pêche, et des chronos qui s’affolent. Record au Cap Leeuwin (1 jour et 8 heures d’avance sur la marque de François Gabart), record de la traversée de l’océan Indien (8 jours et 8 heures) et l’impression, tenace, d’une partition au plus que parfait. Au cœur du Pacifique, il confie ne pas prêter attention à ces données – « Je ne me bats pas contre le chronomètre, ce serait idiot de tirer sur le bateau et de casser » - et assure prendre du plaisir à « dérouler ma copie, optimiser ma trajectoire, choisir les bonnes voiles »
Pourtant, deux jours après cette interview, sa progression est brutalement ralentie. Des rafales de 50 à 70 nœuds sont attendues au cap Horn, le skipper préfère temporiser. Et ce n’est pas la seule menace : des icebergs dérivent à proximité du troisième cap, obligeant à accroître sa vigilance. Son passage du ‘Horn’ reste majestueux malgré le ciel lourd et menaçant qui surplombe le rocher mythique. C’est son premier en solitaire, le premier de son bateau aussi. Le visage de Charles s’illumine, comblé de bonheur. « Ça reste dans la légende et c’est magique ».

Ne surtout pas « sacrifier le travail par impatience »
La suite, c’est 7 000 milles jusqu’à Brest et un Atlantique Sud aux airs de purgatoire. En longeant les côtes sud-américaines, il doit contourner un anticyclone, faire face à une dépression violente et s’adapter à des conditions jamais identiques. «_ Les conditions de vent étaient changeantes, le bateau exigeant, la met et le vent irrégulier… Je n’arrivais plus à faire avancer le bateau_» reconnaît-il. Puis, il a fallu s’adapter à la chaleur et surtout à cette appréhension qui n’en finit plus de monter.
Bien sûr l’avance est conséquente, bien sûr la victoire se rapproche – «elle est méritée » dixit Charles - mais il connaît trop la course au large pour ne pas craindre le retournement de situation, le grain de sable, l’avarie, le coup d’arrêt. « Je vis avec une épée de Damoclès, mon bateau n’est pas parfait… Je n’ai qu’une peur, c’est que ça s’arrête ». Il admet « s’énerver pour pas grand-chose » à devoir gérer cette tension lancinante et continue.
Et puis devant, la situation ne prête pas à l’optimisme. La tempête Louis se rapproche des côtes bretonnes et la traversée du golfe de Gascogne s’annonce chaotique. « Je ne vais pas sacrifier le travail de l’équipe par impatience ». Il met alors le cap vers les Açores et l’île de Faial. S’arrêter en pleine compétition, repartir et s’imposer est un luxe si rare dans le sport de haut niveau. Michel Desjoyeaux l’avait fait aux Sables d’Olonne au Vendée Globe (2008-2009), Loïck Peyron et Jean-Pierre Dick dans le détroit de Cook à la Barcelone World Race (2010-2011). Les amateurs de sports mécaniques, eux, se rappelleront que Michael Schumacher s’est déjà imposé après quatre arrêts au stand (GP de France, 2004).
Pour Charles, il y a eu un peu moins de quatre jours d’escale, du bricolage, des nuits dans un lit, des douches, du repos tout en « ayant l’impression de rester en course ». Il fallait bien ça parce que les conditions étaient toujours complexes dans le dernier tronçon de 1 200 milles. Un dernier exercice de gestion, de précautions, de vigilance, un travail d’orfèvre au milieu du chaos. Il fallait ce dernier effort-là, la capacité à le surmonter pour avoir le droit d’exulter et de chavirer de bonheur. Un premier tour du monde en solitaire, une première circonvolution du Maxi Edmond de Rothschild, une sensation irrésistible du travail accompli et le vertige d’être au sommet de la course au large. Il n’est finalement pas nécessaire de regarder sa montre pour avoir la certitude d’avoir réussi sa vie à 50 ans…
*Extrait d’un article de Paris-Match, « Le triomphe de Charles Caudrelier », le 5/09/2023