Les premiers pas du reste de sa vie


8 h 08. Lever de soleil. Il y a toujours une forme de fébrilité pour tous ceux qui ne viennent à Brest que de façon ponctuelle. La météo peut y être capricieuse, virulente, rappelant qu’ici le large est tout sauf une réalité lointaine. Pourtant, en ce mardi d’arrivée, le ciel brestois a offert ce qu’il a de meilleur. Un plafond clair et lumineux, des nuances d’or, de jaune et d’orange à faire briller les yeux des impressionnistes. Un cadre parfait, surtout, pour l’arrivée majestueuse d’un multicoque qui a traversé les océans du globe et qui a quitté ces mêmes rivages il y a un peu plus de sept semaines.
8 h 20. Premières images. La réalisation télévisée débute la retransmission. Le Maxi Edmond de Rothschild semble profiter d’une mer d’huile. L’Ultim progresse sur ses foils et c’est un exploit en soi après autant de temps à endurer les affres du large. Pourtant, cela montre aussi que le multicoque n’a pas été épargné. Il y a la brèche dans le carénage avant qu’il avait évoquée une semaine plus tôt, mais pas seulement. Des dégâts sont aussi visibles à l’arrière du bateau et sur le toit du cockpit. On aperçoit Charles aux commandes. Le marin a enchaîné deux siestes ces dernières heures. Il aurait pu arriver en milieu de nuit, il a préféré temporiser pour s’offrir un lever de soleil en plus d’une victoire.
8 h 37. « Affirmatif ». « C’est bon alors, tu confirmes ? » Charles s’adresse à la direction de course. Sa voix laisse deviner son large sourire. « Affirmatif. 50 jours, 19 minutes, 42 secondes, précise le président du comité de course. Vainqueur de l’ARKEA ULTIM CHALLENGE-Brest ». Et le skipper d’ajouter, hilare : « Avant jury ? » Il lâche le téléphone, quitte la zone de vie et se dirige à l’étrave. Il lève les bras au ciel, exulte enfin. À mesure qu’il se rapproche du goulet, des dizaines de vedettes se rapprochent. L’équipe en fait partie : une poignée monte à bord du multicoque, entoure le marin, le congratule. Ses deux enfants sont là aussi. Complicité instantanée, bonheur assuré.
9 h 19. La première réaction. Au micro de France Télévision. Charles rappelle qu’il « avait embarqué 47 jours de nourriture », évoque ses 50 ans, le plaisir « d’avoir rien à organiser » pour son anniversaire et félicite longuement son équipe. Comme pour mesurer l’exploit, le marin revient sur son itinéraire à lui : en 2014, il avait pris en main son premier bateau, Dongfeng, avec lequel il remportera la Volvo Ocean Race. Dix ans plus tard, nouveau tour du monde, première en solitaire, nouvelle victoire.
10h19. Un peu plus qu’une ville de records. Le Maxi Edmond de Rothschild arrive au port de Brest. Tout au long de la digue, ils sont des centaines à attendre impatiemment, tout comme au quai Malbert. On est venu en famille, on entend des voix d’enfants, les smartphones tentent d’immortaliser l’instant. Il y a l’idée que cette arrivée est à part, que Brest se veut d’être un peu plus qu’une ville de records. Et c’est le cas.

10h23. Tension sur les pontons. Ça se presse, ça se bouscule à l’arrivée de l’Ultim. Charles se rapproche du bord, une forêt de micros l’entoure et le ponton penche légèrement. « Elle va finir par tomber là », s’inquiète la garde rapprochée de la ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castera. Qui recule légèrement avant de suivre une longue partie de l’interview du vainqueur.
10h48. Les mots du champion. Charles s’est assis sur un flotteur du bateau. Visage fatigué, mais attitude détendue, sourire aux lèvres, regard qui se perd parfois un peu plus haut, là où la foule est massée. L’interview a valeur d’introspection : plus que la course, c’est de sa carrière qu’il est question. Il évoque ses succès - Solitaire du Figaro, Volvo Ocean Race, Route du Rhum -, ses rêves inachevés – « Je n’ai pas réussi à concrétiser mon rêve de Vendée Globe » et sa reconnaissance éternelle pour Gitana. « Ils m’ont appelé après la Volvo Ocean Race alors que je n’avais plus de projet ». Et puis il y a la course, « l’impression que c’était très rapide et très long », ce bateau « qui m’a ramené et qui ne m’a jamais lâché ». Il conclut en s’adressant au public : « Je savais que ça allait être une belle arrivée. Merci à eux, merci à vous ! »
10h56. La photo de famille. Les membres de l’équipe sont tous montés à bord. Plusieurs bouteilles de champagne ont été ouvertes et rapidement vidées. « Il vaut mieux le boire », lâche Charles hilare. Les photos se succèdent, le marin peine à fixer son regard et à s’attarder à chaque personne qui le congratule. Ses proches posent pour une photo de famille. Il prend sa fille dans les bras, la serre un peu plus fort et cette poignée de secondes-là semble bien plus réconfortante que toutes les félicitations qu’il a entendues.
11h05. Le trophée est à lui. Charles a posé pied à terre, enfin. Il remonte le ponton, soulève le trophée, son bateau amarré à sa droite, la foule à sa gauche. Cinquante jours et dix-neuf minutes pour cette instantanée en lévitation. La suite, c’est un bain de foule, une arrivée sur scène, plusieurs prises de paroles et le trophée encore. Charles semble profiter de chaque instant tout en maîtrise comme s’il voulait garder l’émotion brute, les larmes et la fragilité qui va avec quand il sera à l’abri des regards.
11h33. Le meilleur steak-frites. Le vainqueur vient d’entrer dans le studio de France Télévisions. Nouvelle interview. Face à Yann Eliès, il explique « s’être senti invincible » pendant ce tour du monde. Et confie une anecdote savoureuse. La semaine précédente, lors de son escale technique aux Açores, le skipper s’est fait inviter à dîner par les parents de Samantha Davies. « J’avais un peu d’appréhension en matière de cuisine parce qu’ils sont Anglais, sourit-il, mais ils m’ont cuisiné le meilleur steak-frites que j’aie jamais mangé. C’était magique ! »
14h05. Prise de tension et repas expéditif. Charles Caudrelier n’est plus suivi par les caméras, mais le contre-la-montre continue. Après avoir passé du temps avec sa famille à l’abri des regards, il a rendez-vous avec le médecin de la course. L’occasion de prendre sa tension – « Elle est un peu plus basse que d’habitude, je crois que mon corps a vécu quelque chose » - et de faire un rapide bilan de santé. Dans la foulée, le marin avale une galette-saucisse avant de prendre place pour sa conférence de presse.
14h35. L’avenir, déjà. La demi-heure d’échange avec les journalistes est l’occasion de se projeter sur l’avenir. Il y a l’avenir proche : les vacances avec ses enfants. « Il y aura de la voile, du surf et de la mer, je n’aime pas trop en être éloigné ». Et puis dès la rentrée scolaire, d’ici une quinzaine de jours, Charles retrouvera le quotidien au sein du team. Et il a hâte d’autant que tous se mobiliseront pour la construction d’un nouveau multicoque, Gitana 18. « J’ai vécu par procuration la construction de Safran, de Groupama 4, de Gitana 17… Ça m’éclate de travailler et de développer un nouveau bateau. C’est une chance inouïe et une perspective géniale ». Objectif : une mise à l’eau en septembre 2025 avant de défendre son titre à la Route du Rhum, un an plus tard. L’avenir semble déjà tout tracé.
A. Courcoux / AUCB 2024
